La reproduction de la vie quotidienne

Mis à jour : févr. 17

The Reproduction of Daily Life, écrit à Kalamazoo (Michigan) par Fredy Perlman a été publié pour la première fois en 1969 chez Black & Red Books, à Detroit. Il fut réédité en octobre 1992 dans Anything Can Happen, chez Phoenix Press, à Londres. Une première traduction française est parue dans la revue L’Homme et la Société n° 15 du premier trimestre 1975. Une seconde traduction française a été publiée dans (Dis)continuité n° 15 en juillet 2001. La traduction ci-présente, inédite, est effectuée par Ravage Éditions en 2011, à Paris.

Le texte suivant n’est qu’une partie d’un texte plus long. Le texte entier est disponible ici : https://www.non-fides.fr/?La-reproduction-de-la-vie


L’activité pratique quotidienne des membres de la tribu reproduit, ou perpétue, une tribu. Cette reproduction n’est pas seulement physique, mais aussi sociale. Grâce à leurs activités quotidiennes les tribus ne reproduisent pas simplement un groupe d’êtres humains ; ils reproduisent une tribu, à savoir une forme sociale particulière au sein de laquelle ce groupe d’êtres humains réalise des activités spécifiques d’une manière spécifique. Les activités spécifiques de la tribu ne sont pas le produit de caractéristiques « naturelles » des hommes qui les accomplissent, comme la production de miel est le produit des caractéristiques « naturelles » d’une abeille. La vie quotidienne promue et perpétuée par la tribu est une réponse sociale spécifique aux conditions matérielles et historiques particulières.


L’activité quotidienne des esclaves reproduit l’esclavage. Par leur activité quotidienne, les esclaves ne se reproduisent pas seulement physiquement eux-mêmes et leurs maîtres, ils reproduisent également les instruments par lesquels leurs maîtres les oppriment, ainsi que leurs propres habitudes de soumission à l’autorité du maître. Pour les hommes vivant dans une société fondée sur l’esclavage, le rapport maître-esclave semble à la fois naturel et éternel. Pourtant, les hommes ne naissent pas maîtres ou esclaves. L’esclavage est une forme sociale spécifique à laquelle les hommes sont soumis exclusivement dans des conditions matérielles et historiques déterminées.


L’activité quotidienne concrète des salariés reproduit le salariat et le capital. Par leurs activités quotidiennes, les hommes « modernes », comme les membres d’une tribu ou les esclaves, reproduisent les habitudes, leurs relations sociales et les idées de leur société, ils reproduisent la forme sociale de la vie quotidienne. De même que le système tribal et l’esclavage, le système capitaliste n’est ni la forme naturelle, ni la forme définitive de la société humaine. Comme les formes sociales précédentes, le capitalisme est la réponse spécifique à des conditions matérielles et historiques données.


Contrairement aux formes précédentes d’activité sociale, la vie quotidienne dans la société capitaliste transforme systématiquement les conditions matérielles auxquelles le capitalisme répondait à l’origine. Certaines limites matérielles à l’activité humaine sont progressivement maîtrisées. A un degré élevé d’industrialisation, l’activité concrète crée ses propres conditions matérielles ainsi que sa forme sociale. Ainsi, l’objet de notre analyse ne doit pas se limiter à la manière par laquelle l’activité concrète dans la société capitaliste reproduit cette société capitaliste, mais aussi aux raisons qui font que cette activité elle-même supprime les conditions matérielles auxquelles répond le capitalisme.



La vie quotidienne dans la société capitaliste


La forme sociale de l’activité dans le système capitaliste répond à une certaine situation matérielle et historique.


Les conditions matérielles et historiques expliquent l’origine de la forme capitaliste, mais pas la raison pour laquelle cette forme perdure alors que la situation initiale a disparu. Le concept de « retard culturel » n’explique rien de la continuité d’une forme sociale après la disparition des conditions auxquelles elle répondait. Un tel concept n’est pour ainsi dire qu’une façon de désigner la persistance de cette forme sociale. En brandissant le concept de « retard culturel » pour désigner une « force sociale » qui détermine l’activité humaine, on entretient la confusion qui voudrait faire passer le résultat de l’activité des gens pour une force externe, hors de leur portée. Ceci n’est pas seulement vrai pour un concept comme le « retard culturel ». De nombreux termes utilisés par Marx pour décrire l’activité humaine ont été élevés au statut de forces externes et même « naturelles » déterminant cette activité ; ainsi des concepts comme « lutte des classes », « rapports de production » et en particulier la « Dialectique » jouent le même rôle dans les théories de certains « marxistes » que le « Péché Originel », « le Destin », « La Main de la Destinée » jouaient dans les théories des mystificateurs médiévaux.


En effectuant leurs activités quotidiennes, les membres de la société capitaliste accomplissent simultanément deux processus : ils reproduisent la forme de leur activité, et ils éliminent les conditions matérielles auxquelles cette activité répondait à l’origine. Mais ils ne savent pas qu’ils accomplissent ces processus ; leur propre activité demeure opaque à leurs propres yeux. Ils croient que leurs activités répondent à des conditions naturelles qu’ils ne peuvent maîtriser, et ne voient pas qu’ils génèrent eux-mêmes ces conditions. Le rôle de l’idéologie capitaliste est de maintenir le voile qui empêche la compréhension de l’activité en ce qu’elle reproduit la forme de la vie quotidienne ; le rôle de la théorie critique est de dévoiler les activités de la vie quotidienne, de les rendre transparentes, de faire apparaître la reproduction de la forme sociale du capitalisme dans les activités quotidiennes.


Sous la loi du capitalisme, la vie quotidienne consiste en des activités connexes qui reproduisent et étendent la forme capitaliste de l’activité sociale. La vente du temps de travail contre une somme d’argent (un salaire), l’incarnation du temps de travail en marchandises (biens de consommation, tangibles ou intangibles), la consommation des marchandises tangibles ou intangibles (les produits et les images à consommer) – ces activités qui caractérisent la vie quotidienne dans la société capitaliste ne sont pas des manifestations de la « nature humaine », pas plus qu’elle ne sont imposées aux hommes par des forces incontrôlables.


On considère qu’il est dans la « nature » de l’homme d’être parfois le membre passif d’une tribu et une autre fois un jeune cadre dynamique, parfois un esclave soumis et parfois un artisan consciencieux, un chasseur autonome ou un salarié dépendant. S’il en est ainsi, soit le concept de « nature humaine » est un concept creux, soit la « nature » de l’homme dépend de conditions matérielles et historiques, et est en fait une réponse à ces conditions.


Aliénation de l’Activité Vivante


Dans la société capitaliste, l’activité créatrice prend la forme de la production de marchandises, de la production de biens destinés à la vente, alors le résultat de l’activité humaine prend la forme de marchandises. La capacité à être marchandée ou rentable caractérise universellement toute activité concrète ou produit.


Les produits de l’activité humaine nécessaires à la survie prennent la forme de biens destinés à la vente : ils ne sont que disponibles contre de l’argent. Et l’argent n’est disponible qu’en échange de marchandises. Si un grand nombre d’hommes tiennent ces conventions pour légitimes, s’ils conviennent que les marchandises sont indispensables pour obtenir de l’argent, et que l’argent est indispensable à la survie, ils se trouvent enfermés dans un cercle vicieux. Puisqu’ils n’ont pas de biens, la seule issue qui s’offre à eux dans ce cercle est de se considérer, au moins partiellement, comme des marchandises. Et il s’agit, en effet, de la « solution » particulière que les hommes s’imposent à eux-mêmes lorsqu’ils sont confrontés à des conditions matérielles et historiques spécifiques. Ils n’échangent pas leur corps ou leurs membres contre de l’argent. Ils échangent le contenu créatif de leurs vies, leur activité quotidienne concrète, contre de l’argent.


Dès qu’ils ont accepté de l’argent en échange de leur existence, la vente de l’activité vivante devient une condition de leur survie physique et sociale. La vie s’échange contre de la survie. La création et la production en viennent à ne plus signifier qu’activité destinée à la vente. L’activité d’un homme n’est « productive », utile à la société, que lorsqu’elle peut être vendue. Et l’homme lui-même n’est un membre productif de la société que tant que les activités de sa vie quotidienne sont échangeables contre de l’argent. Quand sont communément acceptés les termes de cet échange, l’activité quotidienne prend la forme d’une prostitution universelle.


Le pouvoir créatif vendu, l’activité quotidienne vendue, prend la forme du travail. Le travail est dans l’histoire une forme spécifique d’activité humaine. Le travail est une activité abstraite qui n’a qu’une propriété : elle peut se vendre, s’échanger contre une quantité donnée d’argent. Le travail est une activité indifférente : indifférente à la tâche particulière accomplie et indifférente au sujet particulier qui en bénéficiera. Creuser, imprimer et sculpter sont des activités différentes, mais toutes trois sont du travail dans la société capitaliste. Le travail consiste simplement à « gagner de l’argent ». L’activité vivante qui prend la forme du travail est un moyen de gagner de l’argent. La vie devient un moyen de survie.


Cette inversion ironique n’est pas l’apogée dramatique d’un roman d’imagination ; c’est un fait de la vie quotidienne dans la société capitaliste. La survie, c’est-à-dire la préservation et la reproduction de soi-même, n’est pas le moyen, la condition nécessaire à une activité créatrice concrète, mais c’est précisément l’inverse qui se produit. L’activité créative sous la forme du travail, à savoir l’activité vendue, est une douloureuse nécessité pour survivre ; le travail est un moyen permettant la préservation et la reproduction de soi-même.


La vente de l’activité vivante entraîne une autre inversion. Par cette vente, le travail d’un individu devient la « propriété » d’un autre, il passe sous son contrôle. En d’autres termes, l’activité d’une personne devient l’activité d’un autre, celle de son propriétaire ; elle devient étrangère à la personne qui l’accomplit. Ainsi sa propre vie, la réalisation d’un individu dans le monde, la différence que son existence crée dans la vie de l’humanité, ne sont pas seulement transformées en travail, une condition douloureuse de survie ; elles sont transformées en activité aliénée, accomplie par celui qui achète ce travail. Dans la société capitaliste, les architectes, les ingénieurs, les ouvriers ne sont pas constructeurs ; seul celui qui achète leur travail construit ; leurs projets, calculs et mouvements leurs sont étrangers ; leur activité vivante, ce qu’ils accomplissent, lui appartiennent.


Les sociologues universitaires, qui trouvent naturel le fait que le travail se vende, comprennent cette aliénation du travail comme un sentiment : l’activité du travailleur lui « apparaît » étrangère, elle « semble » être contrôlée par quelqu’un d’autre. Pourtant n’importe quel travailleur peut expliquer au sociologue universitaire que l’aliénation n’est ni un sentiment ni une idée dans sa petite tête de travailleur, mais un fait réel concernant sa vie quotidienne. L’activité vendue est en fait étrangère au travailleur, son travail est en fait contrôlé par celui qui l’achète.


En échange de cette activité vendue, le travailleur gagne de l’argent, le moyen de survie agréé dans la société capitaliste. Avec cet argent il peut acheter des marchandises, des choses, mais il ne peut racheter son activité. Ceci révèle un « défaut » particulier de l’argent considéré comme « équivalent universel ». Quelqu’un peut vendre des marchandises contre de l’argent, et il peut racheter ces mêmes marchandises avec de l’argent. Il peut vendre son activité vivante contre de l’argent, mais il ne peut racheter son activité vivante avec de l’argent.


Avec son salaire, le travailleur achète avant tout des biens de consommation qui lui permettent de survivre, de reproduire sa force de travail afin de pouvoir continuer à la vendre, des spectacles, des objets d’admiration passive. Il n’existe pas dans le monde en tant qu’agent de sa transformation. Cependant, en tant que spectateur impuissant, il peut nommer cet état d’admiration impotente « bonheur », et, puisque le travail est une souffrance, il peut désirer le « bonheur », c’est-à-dire l’inaction, pour toute la durée de son existence (ce qui équivaut, ou peu s’en faut, à la condition d’un mort-né). Les marchandises, les spectacles le consument ; il dépense son énergie vivante en admiration béate ; il est consumé par les choses. En ce sens, plus il a de choses, moins il est. (Un individu peut surmonter cette mort-dans-la-vie en exerçant sa créativité de façon marginale ; mais la population ne le peut, à moins d’abolir la forme capitaliste d’activité concrète, à moins d’abolir le salariat et de désaliéner ainsi l’activité créatrice).


Le Fétichisme de la marchandise


En aliénant leur activité et en l’échangeant contre des marchandises, des réceptacles matériels du travail humain, les gens se reproduisent eux-mêmes et créent du Capital. Du point de vue de l’idéologie capitaliste, et en particulier de l’économie politique la plus classique, cette affirmation est fausse : les marchandises ne « sont pas le produit du travail seul » ; elles sont produites par les « facteurs de production » élémentaires, « La Terre, le Travail et le Capital », la Sainte Trinité capitaliste, et le « facteur » principal est évidemment le héros de ce conte : le Capital.


Le but de cette Trinité superficielle n’est pas l’analyse, car les Experts ne sont pas payés pour analyser. Ils sont payés pour obscurcir, pour masquer la forme sociale de l’activité concrète en régime capitaliste, pour jeter un voile sur le fait que les producteurs se reproduisent eux-mêmes, reproduisent leurs exploiteurs aussi bien que les instruments qui les asservissent. La formule de la Trinité n’atteint pas son objectif en convaincant. Il est évident que la terre n’est ni plus ni moins une marchandise que l’eau, l’air ou le soleil. De plus, le Capital, qui désigne à la fois la relation sociale entre travailleurs et capitalistes, les moyens de production possédés par les capitalistes et l’argent équivalent à ces moyens concrets et « intangibles », ne produit rien de plus que les éjaculations arrangées pour la publication par les spécialistes de l’économie politique. Même les moyens de production, qui constituent le capital d’un capitaliste, ne sont des « facteurs de production » élémentaires que pour celui qui parvient à limiter son champ de vision à une seule entreprise, car une vision globale de l’économie dans son ensemble révèle que le capital d’un capitaliste est le réceptacle matériel du travail aliéné d’un autre capitaliste. Quoi qu’il en soit, bien que la formule de la Sainte Trinité ne convainque personne, elle réalise bien sa fonction de masque idéologique en déplaçant les termes de la question : au lieu de demander pourquoi l’activité des gens dans le système capitaliste prend la forme du travail salarié, les analystes potentiels de la vie quotidienne se trouvent transformés en néo-marxistes parfaitement académiques qui se préoccupent de savoir si, oui ou non, le travail est l’unique « facteur de production ».


L’économie politique (et l’idéologie capitaliste en général) considère la terre, l’argent, et les produits du travail comme des choses capables de créer de la valeur, de travailler pour ceux qui les possèdent, pour transformer le monde. C’est ce que Marx nomme le fétichisme qui caractérise les conceptions quotidiennes des individus, et qui est élevé au rang de dogme par les économistes. Pour l’économiste, les individus vivants sont des choses (« des facteurs de production »), et les choses vivent (puisque l’argent « travaille » et le capital « produit »).


Mais le fétiche est une chose morte, pas un être vivant ; il est dénué d’humanité. Le fétiche n’est rien d’autre qu’une chose pour laquelle, et par laquelle les relations capitalistes sont perpétuées. Le pouvoir mystérieux du Capital, son « pouvoir » de production, son humanité, ne réside pas en lui-même, mais dans le fait que les gens aliènent leur activité créatrice, qu’ils vendent leur travail aux capitalistes, qu’ils matérialisent ou réifient le travail en marchandises. En d’autres termes, les gens sont achetés par le produit de leur propre activité, pourtant ils considèrent leur activité comme celle du Capital, et leurs produits comme ceux du Capital. En projetant un pouvoir créatif sur le Capital et non sur leur propre activité, ils abandonnent leur activité vivante, leur vie quotidienne, au Capital ; ils s’abandonnent quotidiennement à la personnification du Capital, au capitaliste. En vendant leur travail, en aliénant leur activité, les gens reproduisent les personnifications des formes dominantes d’activité en régime capitaliste, ils reproduisent le salarié et le capitaliste. Ils ne reproduisent pas simplement les individus physiquement, mais aussi socialement ; ils reproduisent des individus qui vendent leur force de travail, ainsi que d’autres qui possèdent les moyens de production ; ils reproduisent les individus et également les activités particulières de la vente comme de la propriété.


Chaque fois que les gens exercent une activité qu’ils n’ont pas définie et qu’ils ne contrôlent pas, chaque fois qu’ils achètent les biens qu’ils ont produit avec de l’argent reçu en échange de leur activité aliénée, chaque fois qu’ils admirent passivement les produits de leur propre activité comme des objets étrangers acquis grâce à leur argent, ils renforcent le Capital et suppriment leur propre existence.


Lien de la source : https://renverse.co/La-reproduction-de-la-vie-quotidienne-2347

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